DEVENIR UN PAYS EMERGENT PASSE PAR LA RELANCE DU SECTEUR PRODUCTIF

20 janvier 2014 0

(par Joseph Kuiekem, Economiste- Essayiste)

 Après environ deux décennies de pilotage à vue imposé par le programme d’ajustement structurel du FMI, le Cameroun semble avoir renoué avec la Planification économique, si l’on en juge par le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE) qui programme des politiques publiques à mener dans tous les secteurs, pour conduire le Cameroun à « l’émergence à l’horizon 2035 ». Les Camerounais pensent que le retour à la planification est une bonne chose pour le développement du pays, mais constatent que dans le DSCE justement, on ne perçoit pas très bien les échéances graduées pour atteindre cette émergence. Aussi, certains d’entre eux, comme l’économiste Joseph Kuiekem, se sentent-ils une vocation légitime à contribuer à la réflexion sur les voies et moyens pour atteindre l’objectif de ce que le discours officiel au Cameroun appelle « vision 2035 ». M. Kuiekem explique ci-après les raisons de son choix et ses propositions, montrant au passage comment l’ « opération épervier » (chasse aux détournements des fonds publics) pourrait entrer en contribution. (NDLR)  

 

1) Les raisons de notre choix

Tous les pays en  voie de développement rêvent de devenir des pays dits  « émergents ». Or, ne devient pas le Brésil, la Chine ou la Corée du Sud qui veut. Seuls ceux qui feront des efforts extraordinaires pourront atteindre ce but. Il ne suffit pas de remplir un pays de dispensaires, d’écoles, d’autoroutes etc. pour devenir un pays émergent. Les infrastructures de toutes natures doivent être entretenues, et les coûts d’entretien nécessitent d’énormes ressources  financières.

Il faudrait alors un plan d’élargissement de l’assiette fiscale à long terme pour supporter ces couts. La meilleure base de cet élargissement, c’est le nombre d’entreprises crées dans le secteur formel, et sa compatibilité avec un système d’imposition formel. Or le rythme de création d’entreprises viables par le secteur privé dans notre pays ne suit pas la courbe d’évolution des besoins de la société les plus élémentaires.

C’est cette situation qui nous suggère de faire, ci-après,  la proposition d’une relance de l’économie camerounaise par le secteur productif, au moyen d’une incitation forte, brutale et durable de l’activité  économique. Une incitation ainsi caractérisée devrait permettre une croissance douce, mais de qualité, avec peu d’inflation et  moins d’extraversion des liquidités ; une croissance capable de réduire les besoins en devises étrangères de l’Etat, ainsi que les Importations des denrées essentielles à notre vie quotidienne, en facilitant du même coup la structuration moderniste des secteurs informels de l’économie. Ces secteurs, à notre avis, ont des activités dont la plupart échappent à l’Impôt et aux cotisations sociales. Ils ne contribuent ainsi pas au financement de l’Etat et des collectivités dont ils attendent paradoxalement des solutions à leurs multiples problèmes.

Tous les pays dits « émergents » (Corée du sud, Chine, Brésil etc.) s’appuient sur la puissance de leurs entreprises sur les marchés mondiaux pour se développer. Dans le nôtre, les industries capables d’aller à la conquête des parts de marché étranger, en dehors du secteur primaire, font cruellement défaut.  Il conviendrait d’en créer.

Devenir un pays émergent n’est certes pas facile à réaliser. La barre est haute. Mais, vu nos potentialités, elle peut être aisément franchie. Il y a certes le poids permanent des problèmes sociaux, éducationnels, sanitaires et infrastructurels qui rend nos moyens dérisoires. Néanmoins, ne rien faire revient à baisser les bras. Or précisément, en ce « temps de l’action » fixé par le Président Biya dans son discours de fin d’année 2011, l’un des écueils à surmonter par les acteurs de la relance est encore  l’existence de ces pesanteurs administratives qu’exaspère  « la recherche des intérêts personnels au détriment de l’intérêt général », recherche  dénoncée le 31 décembre 2013, par le même Président Biya. Ces entraves et cette recherche des intérêts personnels doivent être détruites ou au moins contournables, pour favoriser le pilotage du processus que nous proposons ici.

2) Démarrer la locomotive et tirer les wagons

Le projet dont nous présentons ici les contours, revient à choisir et tenir la relance de l’activité et de l’emploi par le bon bout, qui, agissant comme une locomotive tirerait les wagons que sont les services de sous-traitance, nombreux dans le secteur productif. Il s’agit de jouer sur les effets multiplicateurs des investissements de l’Etat et de l’effet de levier du crédit, que le secteur bancaire serait inévitablement amené à injecter dans les projets pour relancer l’économie de manière durable. A condition, bien sûr, que ce secteur bancaire accepte de jouer, ou soit amené à jouer ce jeu de facilitation.

Un bon projet de relance de l’activité économique ne devrait pas ignorer le contexte International de la mondialisation actuelle qui projette le monde développé comme le centre de convergence des liquidités en provenance des zones périphériques, aggravant ainsi  l’extraversion des économies des pays en voie de développement, dont le nôtre.

Les ressources financières  existent dans les banques locales. Certaines d’entre elles se retrouvent en surliquidité dans une Région où il manque l’essentiel pour la vie. Lorsqu’elles  ont saturé les secteurs liés aux Importations, elles ne trouvent plus de projets « bancables ». Ceci ne veut pas dire que les fermiers locaux ont trouvé le financement dont ils ont besoin, ou qu’il y ait une surabondance de produits  alimentaires sur les  marchés, mais seulement que le système bancaire essentiel n’a pas le même intérêt que nous à souhaiter une économie nationale productrice.

3) Les contours du projet

      Au regard de ce qui précède, et du projet gouvernemental énoncé, de conduire le pays vers l’émergence à l’horizon 2035 (voir le DECE), lequel devrait requérir la contribution participative de toutes les intelligences citoyennes, voici  notre modeste proposition :

a)    Trouver des recettes budgétaires de l’ordre de 5 à 10 Milliards de francs CFA par an, pour soutenir la relance des secteurs productifs de manière persistante, pendant au moins 20 ans, tout en récoltant les fruits, en termes de retour au Trésor public des  sommes dépensées, à partir de la 3ème année après le démarrage, et ceci par le biais de la revente au secteur privé des sociétés installées. Si c’était déjà la mission de la SNI, comme le rappellent certains anciens, pourquoi ne pas la réhabiliter ?

b) Mettre en place un dispositif législatif et réglementaire pour obliger les différents pilotes qui interviendraient dans la chaîne, à rendre compte annuellement des ressources mises à leur disposition et, en récolter, le cas échéant, des sanctions par «l’Opération épervier », pour les manquements, détournements, distractions de fonds et  de biens. Le même  dispositif obligerait l’Etat à revendre les sociétés  mises en  place aux opérateurs du secteur privé, dans un délai maximum de 10 ans, après  le démarrage de chaque projet. Ceci permettrait au Trésor public de récupérer sa mise et à l’Etat de se désengager au fur et à mesure, des secteurs de production. Nous pensons qu’ainsi seraient limités  les pièges  à la paralysie que ne manquerait pas de tendre l’O.M.C. (Organisation Mondiale du Commerce), sous prétexte que les secteurs productifs ne doivent pas être subventionnés par l’Etat.

A cet égard, l’absence d’accord au cours des précédentes et prochaines échéances de négociation sur la libération du commerce mondial de l’O.M.C (cycle de Doha), peut être un avantage à exploiter rapidement. Le refus de l’Europe et des Etats-Unis de mettre fin aux subventions de leur secteur agricole ne serait plus vu comme une mauvaise chose, mais plutôt comme un exemple à suivre, inspirant aux Etats africains, et au gouvernement camerounais en particulier,  le devoir de les imiter,  en subventionnant durablement ou temporairement, selon les objectifs stratégiques endogènes adoptés,  les secteurs agricoles et industriels de l’économie.

a)    Créer des organes centralisateurs de gestion, ayant compétence dans la collecte des études, la sélection des spécialistes expérimentés sur le terrain, dans les domaines  concernés, le suivi des rapports diplomatiques qui ouvrirait la voie à la participation des pays tiers et des bailleurs de fonds aux différents programmes, etc..

Exemple : il est évident que pour la réalisation des champs rizicoles à moindre coût, les partenaires  idéaux seraient ceux venant de Chine, du Vietnam, de Thaïlande, du Pakistan ou de l’Inde, c’est-à-dire des pays dont l’expérience est prouvée dans ce domaine. Seule précaution à prendre alors : les conventions de coopération doivent comporter comme déterminant, le transfert de technologies, et non pas l’importation des populations (« main-d’œuvre ouvrière »).

b)    Commencer par les secteurs où les marchés mondiaux existent à moyen  terme tels que l’agroalimentaire (oléagineux, riz, sorgho-blé, huiles végétales etc…),  avant de viser d’autres secteurs.

c)     Eviter la mise en place des complexes de grande taille qui, à moyen terme,  seraient difficiles  à vendre, eu égard aux gros besoins en liquidités pour se les offrir.  Ceci nous permet de ne pas retomber dans les pièges du passé où on avait mis en place de grosses boites, sur lesquelles l’Etat ne pouvait empêcher les seules multinationales de faire main basse lors de la privatisation imposée par les institutions de Breton Wood’s. Chose qui a largement aggravé  l’extraversion de notre économie. Promouvoir la mise en place des productions de taille petite et moyenne, tout en s’assurant à chaque fois que le seuil d’exploitation et de rentabilité sera rapidement atteint, pour permettre la mise en vente au public des sociétés déjà bénéficiaires. De cette manière, le Trésor public peut avoir plus rapidement un retour sur capital investi, et augmenter ses possibilités de lancer de nouveaux projets aboutissant à de nouvelles ventes.

Le Cameroun deviendrait alors le pays où tout investisseur peut venir placer ses fonds. Les grosses fortunes cachées à l’étranger y trouveraient l’occasion de se recycler dans le développement économique de leur pays d’origine.

 

d)    Ne pas garder dans le giron de l’Etat les sociétés non stratégiques, après plus de 10 ans de leur démarrage.  Ceci éviterait à la puissance publique de recréer des gouffres à subventions. Les impôts payés par les nouvelles entités privatisées contribueraient à soutenir la relance des secteurs sociaux.

e)    Parallèlement à ces projets, le Ministère de l’Agriculture et du Développement rural devrait intensifier son action, dans le cadre de son budget, pour développer autour des réalisations directes de l’Etat, des opérations de vulgarisation pour chaque filière auprès des zones géographiques ciblées pour leurs potentialités. Et pourquoi ne pas contribuer aux initiatives de professionnalisation de l’école dans les secteurs adéquats aux fins de relever le paysannat vieillissant ?*

f)      Chaque Ministre responsable d’un secteur productif devrait être capable rapidement d’imposer une feuille de  route conforme au « Document de stratégie pour la croissance et l’emploi », quantifiée et chiffrée à chacune des directions placées sous son autorité.  Ce qui lui permettrait à tout moment de mesurer son propre parcours sur le chemin l’émergence.

    Cas Pratique : Cultures rizicoles pluviales et irriguées.

Superficie moyenne  10 (dix) hectares. Production intégrée depuis la mise en place des champs jusqu’au blanchissement et la vente du riz en passant par les unités de décorticage et les entrepôts de stockage.

Les coûts suivants concernent le cas des cultures nécessitant l’irrigation et la mécanisation, c’est-à-dire les coûts les plus élevés. Ce genre de projet  est réalisable dans la vallée de la SANAGA-NORD, le MBAM, l’ADAMAOUA, le NORD- OUEST, les zones rizières de Santchou, Tonga, etc.

  • Investissements totaux = 500 000 000Fcfa
  • Recettes annuelles        =  215 998 160Fcfa
  • Charges annuelles          = 174 966 000 FCFA
  • Main d’œuvre                =26  personnes dont 4 cadres
  • Production                       =800 tonnes en moyenne/an
  • Marges bénéficiaires      =41 032 160Fcfa

Grâce à une ligne budgétaire de 5 Milliards de francs CFA, on peut lancer 10 productions de ce type par an et 100 unités en 10 ans.

La présente proposition n’est que ce que les spécialistes appellent les « idées de projets » et elle ne peut pas  être considérée comme une ébauche de faisabilité, que les services compétents peuvent réaliser par eux-mêmes.

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