LE CAMEROUN ET LA CORRUPTION

26 août 2013 0

Il est connu même des aveugles que la corruption obère le décollage économique et l’ancrage démocratique en Afrique. Et pourtant, deux fois déclaré « champion du monde de la corruption » par Amnesty international, et toujours dans le peloton de tête depuis la décennie, le Cameroun, ou plutôt son gouvernement, s’était toujours dit calomnié, jusqu’à ce que sa propre Commission nationale de Lutte contre la Corruption publie récemment, à son corps défendant, un rapport fort embarrassant pour le régime.

La Commission nationale anticorruption (CONAC) vient en effet, courant juillet 2009, de publier un rapport d’enquête établissant qu’une cinquantaine de hauts fonctionnaires de la République était impliquée dans un réseau de corruption ayant compromis un programme de financement de la culture de maïs, et exposé le pays à une crise alimentaire. Un mois après la publication de ce rapport qui appelle à la poursuite judiciaire des suspects, ceux-ci continuent de vaquer tranquillement à leurs fonctions, sans même faire l’objet, à notre connaissance, de la moindre procédure disciplinaire. Or, on sait que c’est bien dans les services du Président de la République qu’atterrissent les rapports de la CONAC.

Dans un pays où la lutte contre les détournements de fonds publics et la corruption figure depuis cinq ans parmi les grandes ambitions du chef de l’Etat, on se serait attendu à ce que l’accusation étant portée par un organisme public assermenté, les accusés fussent au moins suspendus de leurs fonctions, par mesure conservatoire, en attendant de passer en Conseil de discipline budgétaire, et éventuellement devant les tribunaux. Les populations qui ont salué l’enquête de la CONAC tout en redoutant d’ailleurs que la cinquantaine de fonctionnaires ciblés ne soit que des fusibles, s’interrogent désormais sur le silence du gouvernement.

Cette interrogation des populations est d’autant plus fondée qu’en réalité, l’enquête de la CONAC a été déclanchée, moins par volonté de traquer la corruption que pour vérifier la crédibilité d’une dénonciation faite quelques semaines auparavant par une ONG locale. Dénonciation qui avait mis en cause entre autres plusieurs membres du gouvernement, dont le Ministre de le Justice Garde des Sceaux en personne. A l’occasion, le leader de cette ONG, Bernard Njomga, avait été arrêté au cours de la marche de dénonciation, puis jugé et condamné pour troubles à l’ordre public. La réalité s’est pourtant imposée à la Commission qui a dressé une liste de présumés coupables, proposés aux poursuites judiciaires.

Malgré tout, on peut douter que la CONAC soit allée au bout de la démarche qui aurait dû être la sienne. Dans la dénonciation de l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs (ACDIC) mentionnée plus haut, figurait un second dossier : celui des 60 tracteurs agricoles que le gouvernement indien a offert au Cameroun en 2006 pour être testés aux conditions agro écologiques du pays, en vue de leur fabrication locale éventuelle par une société indienne Des 60 engins qui devaient être distribués aux Délégués du Ministère de l’Agriculture pour test d’adaptabilité, 49 ont été attribués à des ministres et assimilés, aux députés et cadres de l’Armée, et 45 d’entre eux n’auraient jamais utilisés nulle part. Comment un tel détournement aurait-il été possible sans la coutumière corruption mafieuse ?

Une telle attitude de la part de gouvernants d’un pays démontre à la fois et à suffire, leur niveau d’égoïsme, leur souverain mépris pour les paysans, et surtout l’amplitude que peut avoir l’impact de la corruption sur le sous-développement d’un pays qui a la malédiction d’avoir de tels dirigeants. Mais, sa permanence suggère finalement la question de savoir pourquoi la terre camerounaise est si fertile à la culture de la corruption. Et une seule réponse s’impose, même si par simplification d’aucuns veulent voir la pauvreté comme cause de la corruption : le Cameroun est une société permissive depuis 1983.

Autant l’ère Ahidjo était marquée par le tendance à interdire et à réprimer, autant celle de M. Biya est caractérisée par la tendance à tout permettre, tout admettre, jusqu’à la banalisation, voire, à la normalisation du crime. Doit-on parler d’incompétence, de faiblesse caractérielle d’une autocratie pourtant tyrannique par ailleurs, ou d’un choix délibéré de société ? Le désir d’un homme ou d’un régime de s’éterniser au pouvoir fut-il forcené, peut-il justifier l’organisation normative de la corruption et de la prédation dans la société qu’il a mandat de gérer ?

L’impunité est consubstantielle de la permissivité. Lorsque le crime est assuré de l’impunité, cela veut dire d’abord qu’il est accepté, puis toléré et enfin autorisé. Permis. C’est ce qui se passe au Cameroun depuis que fraîchement assis au pouvoir en 1983, Paul Biya a énoncé la rigueur et la moralisation comme principes de sa gouvernance. Qu’il ait eu de la malchance ou qu’il soit comme dirait l’autre, « fourbe et hypocrite », il est constant que grâce au laxisme et à l’impunité qui sont l’exact contraire de la rigueur et de la moralisation, le Cameroun semble aujourd’hui à la limite d’un SIDA de la corruption intégrale. C’est à dire chronique et incurable dans toutes ses dimensions politique, économique, sociale et culturelle. A ce stade, la lutte contre la corruption ne peut véritablement commencer qu’avec la fin du système politique qui l’a organisée et normalisée. Le reste n’est que gesticulation.

Anej YÔ-GUOM

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