Ludovic Lado : « Le réveil religieux en Afrique interroge la suffisance des églises missionnaires »

27 janvier 2014 0

Propos recueilles par Christophe Courtin

Ludovic Lado

Ludovic Lado est Jésuite. Il a été vice-doyen de la faculté des sciences sociales et de gestion de l’Université Catholique d’Afrique

Centrale de Yaoundé. Aujourd’hui, il dirige l’Institut de la Dignité et des Droits Humains du CERAP à Abidjan. Il y a un an, « Golias Hebdo » publiait un article le concernant : il était mis en cause par l’archevêque de Yaoundé. Actuellement, cet évêque, ancien président de la conférence épiscopale du Cameroun, a été écarté de ses charges par le pape François pour mauvaise gestion. Ces deux épisodes nous permettent de revenir sur la place de l’Eglise catholique en Afrique et de nous entretenir avec Ludovic Lado.

 

G. H. Hebdo : Votre compatriote, le théologien Jean-Marc Ela, estimait que dans de nombreux cas les évêques africains se comportaient plus comme des chefs coutumiers traditionnels que comme des pasteurs. Le trait vous semble-t-il trop fort ou correspond-t-il à une réalité ?

 

Ludovic Lado : Je pense que pour l’essentiel la remarque de Jean Marc Ela traduit bien la culture cléricale dans ses grands traits ; ce qui ne signifie pas qu’il n’y pas d’évêques-pasteurs en Afrique. Il y en a un certain nombre, mais la plupart ont plutôt été moulés dans une culture qui privilégie le principe d’autorité, voire du diktat, à celui de la collégialité. Ce que font nombre d’évêques au niveau des diocèses, nombre de prêtres ont tendance à le reproduire au niveau des paroisses. Mais je pense que c’est plus un problème structurel que de personnes, et les solutions doivent être structurelles. Un certain type de structures produit et favorise un certain type de leadership, et de ce point de vue il ne s’agit pas d’une spécificité africaine. L’Eglise universelle doit s’interroger et interroger ses structures de formation du clergé. Pourquoi produisent-elles plus de « chefs » rituels soucieux de leur statut que d’humbles pasteurs au service du peuple de Dieu?

 

G. H. : L’instrumentalisation ethnique traverse la question politique en Afrique. Elle semble avoir prise également sur une partie de la hiérarchie catholique africaine. Vous en avez été victime. Le génocide rwandais l’a douloureusement montré. En Côte d’Ivoire, des membres du clergé, y compris dans le magistère, ont été indexés pour leurs propos ivoiritaires. Que montrent ces faits ?

 

Ludovic Lado : Ces faits montrent que l’instrumentalisation du tribalisme qui fait des ravages dans certaines sociétés africaines, n’épargne pas l’Eglise. Elle est particulièrement vive dans des circonstances de course au pouvoir. L’Esprit Saint a encore du boulot à faire dans les cœurs pour que les chrétiens, laïcs ou membres du clergé, deviennent de vrais témoins de la fraternité universelle que prêche Jésus Christ. Nous avons beaucoup de baptisés mais très peu de convertis, même dans les rangs du clergé. Nous avons du mal à être des témoins de l’évangile dans une société africaine traversée par de multiples forces de divisions et de déshumanisation. Il nous faut passer d’un christianisme rituel au vécu de l’évangile qui nous invite à œuvrer à la suite de Jésus Christ pour une fraternité sans frontières. Cette seconde conversion s’impose !

 

G. H. : Récemment, dans un article publié dans le quotidien camerounais « Le Jour », vous appelez à une refonte globale des instruments de gouvernance de l’Eglise Catholique. Les signes qui nous viennent de Rome semblent montrer que le Pape François veut mener ces réformes en profondeur. Quelles seraient pour vous les priorités de cet « aggiornamento » en Afrique ?

 

Ludovic Lado : Le maître mot en ce qui me concerne est celui de la collégialité qui implique la coresponsabilité. C’est une trouvaille de Vatican II qu’il conviendra de traduire effectivement dans les pratiques de gouvernance. Quelle que soit l’orientation des réformes envisagées, il conviendra qu’elles rendent la gouvernance ecclésiale plus participative, qu’elle libère la parole et l’initiative chez les laïcs. Le cléricalisme a créé chez les laïcs un tel complexe d’infériorité par rapport au clergé qu’il faudra des décennies, voire des siècles, pour les convaincre de se sentir et de se comporter comme coresponsables de l’Eglise. Les laïcs ont tellement intériorisé la domination cléricale qu’ils ont du mal à imaginer l’Eglise autrement. Le chemin de la réforme de la gouvernance ecclésiale sera long et difficile, mais il faut le faire pour ré-évangéliser notre relation au pouvoir et retrouver une église plus humble et plus diaconale. Il convient que le clergé retrouve vraiment le rôle de serviteur dans l’Eglise aussi bien dans la pratique que dans les symboles. Prenons par exemple les symboles de l’épiscopat tels que la mitre, la crosse, etc. ; même s’ils continuent à frapper l’imagination populaire, je me demande bien ce qu’ils signifient pour bien de gens dans le contexte africain. On a parfois sacrifié la simplicité évangélique aux formes institutionnelles qui conservent jalousement le pouvoir clérical.

 

G. H. : l’enquête menée par G. H. au Cameroun en 2009 montrait que la question du non respect du célibat touchait une partie de la hiérarchie catholique. Le Sida semble être une cause importante, de la mortalité des prêtres en Afrique. Dans votre article publié dans Le Jour vous appelez l’Eglise à ouvrir complètement ce débat. Vous semblez avoir été entendu. Chez nous, on analyse la question du célibat comme une réponse possible à la crise des vocations. Vous, vous nous présentez cette réforme nécessaire comme une sorte de défaite de l’institution devant une réalité prosaïquement humaine. Nos réalités ecclésiales seraient différentes ?

 

Ludovic Lado : Ignorant les conditions dans lesquelles G. H. a mené ladite enquête, je ne saurais ni confirmer que le Sida est ou a été une cause importante de la mortalité des prêtres en Afrique, ni faire le lien avec le problème réel du célibat. C’est vrai que dans l’article que vous évoquez, je prône la réouverture du débat sur le célibat des prêtres en Afrique, mais pour bien d’autres raisons que celles du Sida ou de la crise de vocations. Dans l’Eglise, il y a beaucoup de prêtres qui assument aisément leur célibat, mais il y en a beaucoup d’autres qui n’y arrivent pas. Alors, ces derniers recourent à des stratégies hypocrites qui minent les personnes et décrédibilisent l’institution. Puisque, de fait, il existe des

prêtres légitimement mariés dans certains segments de l’Eglise catholique, faut-il nécessairement continuer à obliger les candidats au sacerdoce à choisir entre le mariage et le sacerdoce, au risque d’institutionnaliser l’hypocrisie ? C’est une question que j’espère on peut se poser en Eglise. Pour ma part, je serai tout aussi à l’aise dans une Eglise catholique où un clergé marié collabore sans complexes avec un clergé célibataire.

 

G. H. : Un autre sujet de société a traversé la France ces derniers mois : le mariage pour tous. Au Cameroun, les débats sur l’homosexualité sont hystériques, un militant gay a été assassiné il y a quelques semaines. Sur ce sujet en Afrique, le débat majoritaire se résume en gros à ceci : pas de ça chez nous, c’est l’occident qui nous l’impose. Qu’en pensez-vous ?

 

Ludovic Lado : Bien sûr que rien ne justifie le meurtre d’un être humain. Pour plusieurs raisons, les sociétés africaines ne sont pas encore prêtes pour un débat dépassionné sur la question de l’homosexualité. L’opinion populaire est encore majoritairement homophobe. Bien évidemment, les historiens et anthropologues ont montré qu’il existait des pratiques homosexuelles en Afrique bien avant la colonisation, même si elles étaient marginales. Et puis l’évangélisation et l’islamisation de l’Afrique ont renforcé pendant des siècles la norme de l’hétérosexualité, aujourd’hui remise en cause par les théories du genre. Ceci dit, c’est un fait aussi que certaines organisations internationales n’hésitent pas aujourd’hui à instrumentaliser l’aide économique pour précipiter des reformes sociales en Afrique au nom du genre. Personnellement, je pense qu’il faut en cette matière respecter le rythme et la volonté de chaque peuple. C’est ce que le président Macky Sall a essayé de faire comprendre à Obama quand il était en visite au Sénégal, il y a quelques mois. Nos peuples doivent être consultés sur ces questions. Les reformes imposées dans ce domaine sensible des civilisations ne seront qu’un facteur de déstructuration et de déstabilisation.

 

G. H. : Vous pilotez à Abidjan un institut pour la paix. En Afrique, dans plusieurs situations, comme au Togo où c’est un évêque qui a coordonné la Commission Vérité Justice et Réconciliation, des hauts responsables de l’Eglise catholique sont appelés à jouer un rôle parfois officiel, de médiation dans les nombreux conflits qui traversent le continent. L’Eglise catholique a-telle un rôle spécifique à jouer pour le développement de la paix en Afrique ?

 

Ludovic Lado : Bien évidemment, d’autant plus que la bonne nouvelle de Jésus-Christ est celle de la paix et de l’amour. Des évêques ont effectivement joué un rôle important pendant les transitions vers la démocratie dans les années 1990 et pendant les crises récurrentes, en présidant ici et là des conférences nationales souveraines ou en collaborant avec d’autres forces vives au sein des commissions de vérité et de réconciliation ; c’est le cas de la Côte d’Ivoire de l’après-crise. Dans des paroisses, il y a des efforts de réconciliation intercommunautaire à la lumière de l’évangile du pardon et de la paix ; et notre centre apporte sa modeste contribution à cette mission de l’Eglise en conduisant des projets de réconciliation intercommunautaire et en formant à la gestion des conflits, aux droits de l’homme, à la citoyenneté, etc. Mais l’Eglise ne peut jouer valablement ce rôle que si avant, pendant et après les crises, elle garde son indépendance pour jouer son rôle prophétique. Or ça n’a pas toujours été le cas. Les intérêts matériels et claniques ont souvent étouffé l’esprit prophétique.

 

G. H. : Le développement des sectes religieuses syncrétiques et néo pentecôtistes prend des proportions considérables en Afrique subsaharienne. D’un autre côté, la mouvance salafiste financée par les pétro monarchies marque des points dans les mosquées en Afrique contre l’islam confrérique traditionnel, ce qui ne fait pas de tous les musulmans africains des djihadistes en puissance, mais qui montre avec l’explosion des églises néo pentecôtistes un même phénomène : le recours au religieux pour faire face à la paupérisation croissante en milieu urbain. L’adage de Marx selon lequel la religion est l’opium du peuple ne trouve-t-il pas un écho en Afrique ?

 

Ludovic Lado : Le réveil religieux connaît effectivement un boom en Afrique et  c’est un fait, surtout dans la mouvance néo-pentecôtiste de ce réveil religieux que certains responsables religieux, y compris dans les églises missionnaires classiques, qui exploitent la misère et la crédulité des masses paupérisées pour des intérêts matériels. Mais des études sérieuses ont montré que la pauvreté à elle seule ne justifie pas la ruée vers ces nouveaux mouvements religieux. Les faiblesses, voire la suffisance, des Eglises missionnaires classiques, y compris l’Eglise catholique, est un facteur important à prendre à compte. C’est pourquoi, celles-ci doivent opérer une véritable conversion pastorale et ecclésiologique, laquelle n’est pas possible sans des réformes de fond. Il nous faut aller vers une Eglise où les structures ne sont véritablement qu’un moyen et non une fin en soi.

 

G. H. : Il n’a pas fallu attendre Lampedusa pour que l’Eglise catholique dénonce la honte morale des milliers de réfugiés économiques, noyés en mer. Ce phénomène effroyable n’est-il pas à rattacher avec celui de la question précédente qui annonce une explosion sociale en réponse à l’incurie des politiques économiques dans une Afrique en plein développement démographique ?

 

Ludovic Lado : Comme le disait le pape François récemment, l’un des plus grands (si pas le plus grand) fléaux de notre temps est le chômage de la jeunesse qui cause une grande détresse sociale. Et avec une population essentiellement jeune (les moins de 15 ans constituent la moitié de la population), c’est encore plus accentuée en Afrique où l’essentiel de l’économie (au moins 75 %) est informelle, et donc essentiellement une économie de survie. Quand on y ajoute l’irresponsabilité politique et économique des hommes politiques sans vision, il ne faut pas s’attendre à ce que des drames comme ceux de Lampedusa ne se reproduisent pas. Mais la solution ne sera qu’africaine, quand les populations prendront les risques nécessaires pour obliger leurs dirigeants à être responsables et à travailler pour elles. C’est le long et difficile chemin de l’apprentissage de la démocratie et du rôle de la société civile en Afrique.

Golias Hebdo n° 320- semaine du 23 au 29 janvier 2014

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