Triple frémissement politique en 2013

9 décembre 2013 0

L’année 2013 se sera finalement avérée une année électorale au Cameroun, comme personne ne s’y attendait. Deux raisons à cela. La première, c’est que, comme un cheveu dans la soupe,  on pourrait même dire par anticipation, les sénatoriales sont survenues au mois d’avril, dans une telle précipitation que le collège électoral n’a été que partiellement convoqué  (les seuls votants étant les conseillers municipaux dont le mandat était déjà fini, et les Conseillers régionaux n’étant pas encore élus). La seconde n’est rien d’autre que le double scrutin législatif et municipal qui était initialement prévu en 2012, puis  reporté d’un an, par le seul fait du prince, le président Paul Biya, gestionnaire exclusif  du calendrier électoral ayant eu peur, selon les mauvaises langues, que l’opposition remporte les municipales. Car, dans ce cas, le RDPC, son parti, n’aurait certainement pas eu dans le tout nouveau Sénat, la majorité qu’il détient aujourd’hui.

Les trois scrutins (sénatorial, législatif et municipal) ont-ils indiqué un progrès dans le cheminement du processus démocratique au Cameroun ? Nous serions bien tentés de dire que « rien n’est moins sûr ». Mais ce serait manquer de mesure. La vérité c’est qu’il y a eu un triple frémissement dans le paysage politique du Cameroun, mais aussi une preuve par la fraude, qu’une minorité (au pouvoir) dans le pays, refuse obstinément  la transparence électorale qui pourrait garantir la juste représentation du peuple dans les instances gouvernantes.

Le premier frémissement est celui d’ELECAM qui a montré, mieux qu’en 2011, qu’il a vocation à gérer le processus électoral au Cameroun, même s’il n’a pas encore tout à fait réussi à se défaire de l’appareil administratif qui demeure sous le contrôle du parti au pouvoir. Bien que contrasté, son comportement sur le terrain n’a pas été, comme précédemment, caractérisé par une défense zélée des intérêts du pouvoir. Que ce soit au niveau des inscriptions sur les listes électorales, ou des investitures des candidats aux divers scrutins, il a marqué un quasi succès. Seul problème majeur, une distribution remarquablement chiche des cartes électorales, qui a suggéré aux observateurs  de se demander si ce n’était pas dans le dessein de faire en sorte que les 5 millions et demi d’électeurs inscrits,  grâce à la refonte biométrique, ne puissent pas déferler dans les urnes… En particulier dans les grandes villes supposées acquises à l’opposition.

Le second frémissement aura été celui d’une citoyenneté nationale en éveil, et désormais consciente du pouvoir des urnes. Plus de 5 millions d’électeurs effectivement inscrits sur les listes électorales au Cameroun, c’est inédit, même si cela ne représente pas encore tout à fait les 2/3 de l’électorat potentiel. Ce frémissement citoyen se perçoit aussi dans le fait que si le mode d’élection  avait été autre qu’un scrutin de liste à la proportionnelle et un seul tour, la représentation populaire dans les Conseils municipaux et à l’Assemblée nationale aurait pris les couleurs de l’opposition. Et le RDPC au pouvoir ne serait plus aujourd’hui atteint de ce que les médias ont qualifié « d’obésité », pour qualifier sa  « majorité écrasante » partout et en tout (Sénat, Assemblée nationale, Mairies, Conseils municipaux…). On sait que dans un tel mode de scrutin, la liste qui parvient à 51% des suffrages rafle tous les sièges  Le paradoxe de cette situation, c’est que, si dans l’arrière pays les populations ont voté dans le sens où elles avaient été minutieusement orientées par le pouvoir, au moyen de la corruption financière depuis la campagne d’inscription jusqu’au jour du vote, la majorité  des populations urbaines a perdu le scrutin en votant pour une opposition dispersée, tandis qu’une minorité pré-acquise  par le RDPC lui a logiquement donné la victoire.

L’inscription relativement massive des populations adultes sur les listes électorale, qui va assurément continuer dès janvier 2014 si ELECAM applique la loi, démontre que la problématique du processus démocratique exclue désormais la désaffection populaire de la politique. En revanche elle continue de tenir essentiellement à deux choses :1) l’obstruction systémique organisée par le régime en place qui s’accroche au pouvoir  par des ruses électoralistes : 2) l’incapacité d’une opposition accusée de myopie (même par le pouvoir Biya), en raison de la vision plutôt « nombriliste » de ses leaders. Lesquels pourtant, en l’absence de divergence idéologique avérée, devraient  pouvoir se concerter autour des intérêts d’un peuple manifestement acquis à la nécessité d’un changement propice au progrès  commun.

Nous en venons au troisième frémissement qui est celui de la peur ressentie dans le camp du régime en place. Une peur sans doute fondée sur une probable analyse prospective du contexte ci-dessus par le régime Biya. Ayant finalement concédé à la Communauté internationale la refonte biométrique des listes électorales, le régime a suivi attentivement le gonflement du corps électoral  qui, jusque-là, n’avait qu’une dimension fantomatique manipulable à souhait par l’Administration territoriale, et s’est demandé si  un scrutin municipal éventuellement transparent, où le RDPC ne pourrait pas contrôler 5.500 000 électeurs, lui donnerait dans le collège électoral la majorité requise pour contrôler le Sénat.

Peut-on expliquer autrement que M. Biya ait aussi inattendument décidé, à  quelques semaines  des élections municipales, de proroger le mandat des Conseillers arrivé à expiration, et d’organiser  l’élection du Sénat dont ils forment le collège électoral ? Cette peur a d’ailleurs produit un autre comportement inédit. Le mode de campagne électoral du parti au pouvoir a changé. La technique du « porte- à- porte » a permis aux militants du parti, non pas d’expliquer leur bilan et leur programme aux électeurs, mais d’obtenir par aliénation le choix de ces derniers, l’argument sonnant et trébuchant étant  d’autant plus persuasif  que la pauvreté généralisée empêche de le contredire. Cette ruse s’est d’ailleurs poursuivie le jour du scrutin,  quand des « commissionnaires » ont été postés sur les chemins des centres de vote, pour racheter aux électeurs les bulletins des opposants prouvant qu’ils avaient  bien voté pour les listes RDPC. Valeur : 2000 à 6000FCFA le paquet de bulletins qu’on a gardés au lieu de les jeter dans le sac à rebuts.

Comment nous empêcher de rapporter un tel comportement (non dissimulé et impuni) au dernier classement de « Afro-baromètre » qui, venant après Transparency international, situe le Cameroun dans le  « Top 5 » des 35 nations les plus corrompues d’Afrique ? Avec cette insistance qu’en réalité et en interne, la première place pourrait être disputée au corps de la Police par ce parti administratif qui s’appelle RDPC. A cette corruption politique, il y a lieu  d’ajouter le parti pris de la préfectorale dont certains membres sont descendus dans l’arène électorale, vêtus de tous leurs attributs, soit pour demander aux électeurs de « reconduire  le parti de S.E. Paul Biya pour l’encourager à poursuivre la politique des grandes ambitions » soit pour les intimider par des propos tels que « Nous ne voulons voir aucun bulletin de l’opposition ici… ». C’est tout cela que nous appellerons « la preuve par la fraude » que la minorité dirigeante du pays continue de freiner de quatre fers, pour empêcher l’avancée concrète du processus démocratique.

Ce frémissement de peur constaté à la tête du régime de M Biya est dû aussi, au moins en partie, au fait que la prise de conscience citoyenne qui prend une courbe ascendante trouble les certitudes internes du RDPC, ses militants découvrant  de plus en plus que leur parti n’est pas source de pouvoir politique, mais instrument d’un pouvoir monolithique dont la petite oligarchie dirigeante fait d’eux ce qu’elle veut. De sorte que si ces dirigeants ont toujours joué avec succès la carte de la conservation du pouvoir, ils peuvent s’inquiéter pour le devenir de leur «  parti-appareil ». Les dissensions internes post-investitures qu’il leur a fallu  un trésor d’énergies et de corruption financière pour atténuer sont un indicateur de la nouvelle situation.

En définitive, et sans optimisme exagéré, la leçon de l’année électorale 2013 au Cameroun, c’est que les beaux jours du stratagème du système Biya consistant à accélérer le discours démocratique en freinant à fond sa mise en œuvre, sont désormais plus assurés dans le passé que dans les mois qui suivent. A condition, bien entendu, qu’ELECAM continue de s’affranchir d’une tutelle politique teigneuse.

Jean Baptiste SIPA

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